Neopolitan Dreams - Lisa Mitchell“-Vous êtes déjà là?
-Je vous attendais.
-Pour une raison particulière?
-J’ai un discours à vous faire. Asseyez-vous.
-On va pas dans l’herbe aujourd’hui?
-Après. Bon, je trouve que le dialogue a un peu de mal à se mettre en place…Entre ce qu’on a du mal à réaliser, ce qu’on a du mal à dire, et ce qui est douloureux à entendre… J’en arrive à un point où j’hésite même à vous parler.
-J’avais pas l’impression, moi…Qu’est ce qu’on a du mal à réaliser?
-Moi, je réalise que je suis une grande masochiste. Même lorsque rien, absolument rien, ne m’y force, j’arrive à trouver une raison de douter. Un hic. Il faut toujours que je trouve le hic. Le caillou dans l’engrenage, le cheveu dans la soupe. Le petit truc qui pourrait prouver que rien n’est vrai, que l’on me ment, que l’on me manipule. Ca doit être une maladie… Ca doit avoir un nom…
-La connerie, peut-être?
-Avouez quand même qu’il y a des choses auquelles il est difficile de croire. Quand tout va trop bien, on est en droit de dire que c’est trop beau. L’expression n’existe pas pour rien: “trop beau pour être vrai”. C’est bien que personne ne croit au “trop”. Nous sommes tous habitués à se contenter du “suffisament”. On se dit que c’est “assez beau”, que “bon, ça ira”. On s’y fait, on prend le peu qui nous est donné. Et on pense que c’est normal, parce que sinon, ce serait “trop”. Il suffit de regarder autour de soi. D’abord, ceux qui n’aiment pas leur travail, mais qui s’y disent “pas plus mal qu’ailleurs”. Et puis ceux qui ne sont plus tellement bien dans leur couple, mais qui ne pensent pas pouvoir trouver “mieux” ailleurs…
Alors, quand tout va bien, on a deux options ridicules: se sentir coupable ou être suspicieux. Si c’est “trop”, c’est que ce n’est pas réel. Sauf que, si l’expression était vraie, la vie serait encore plus tragique. S’il fallait toujours se contenter de ce que l’on a, en pensant que le mieux est l’ennemi du bien, on serait toujours dans la moyenne. Moyennement heureux, moyennement amoureux, moyennement vivants...
-La connerie.
-Je réalise que j’avais bêtement avalé cette expression. Je vous la reccrache, aujourd’hui. Je réalise, finalement, que je peux être dans le “trop”. Je prends le trop, je m’y habitue, je le mâche, et j’arrête de mettre des guillemets partout. Le trop existe sans les guillemets, tout seul, en plein milieu d’une phrase. Je suis trop conne de trop douter. Voilà.
-Je suis content que vous y ayez réfléchi. Mais je doute que vous arrétiez de douter. Et je n’aime pas quand vous devenez vulgaire comme moi… Même avec ce sourire magnifique, la vulgarité ne vous va pas.
-N'essayez pas de me déconcentrer avec des flagorneries. Je dois juste accepter que vous me soyez tombé dessus, ici, dans cet endroit hideux… Je ne suis pas habituée à la chance.
-Ne dîtes pas de bétises. Vous êtes la plus chanceuse de cette maison. Alors, continuez, qu’est ce qu’on a du mal à se dire?
-En fait, je ne peux pas tout vous dire. Même pas ici. Surtout pas ici. Mais je ne suis pas la seule. On parle beaucoup à tort et à travers, en laissant l’essentiel à l’intérieur. Il tourne, tourne, à m’en rendre un peu folle. Un peu bizarre. Je commence des tas de phrases sans les finir. J’ai des confidences qui me brûlent le palais, des révélations qui me chatouillent la langue, et des histoires qui se transforment en migraines à force de se promener dans ma tête.
Ca ne devrait pourtant pas être compliqué. Puisque j’ai confiance en vous… Malgré vos trahisons, vos bétises, vos gaffes et vos mauvaises fréquentations, j’ai confiance en vous. Je devrais pouvoir vous dire tout ce qui me passe par la tête.
-Saut que…?
-Sauf que… Vous n’êtes pas très bavard, vous non plus. Ca n'arrange rien. Je vous vois souvent vous mordre les lèvres, je vous vois souvent murmurer, je lis vos regards étranges. N’oubliez pas que je peux tout entendre.
-Vous êtes sûre? Pourtant vous parliez de ce qu’on a du mal à entendre.
-Evidemment… Vous croyez que c’est facile? Parfois, vous êtes si maladroit… Vous me faîtes beaucoup de peine, sans le vouloir. Dès que je m’approche un peu, dès que je crois à ce qui est trop beau, vous m’assassinez avec des mots. Des phrases futiles, des remarques stupides, mais qu’est ce que vous voulez? Je suis un peu folle. Une vieille, très vieille folle. Il suffit d’un rien pour que je craigne que vous ne changiez d’avis.
-Est ce que j’ai l’air de changer d’avis?
-Comment le saurais-je? Il y a tout ce que vous ne voyez pas encore chez moi, ce que vous ne réalisez pas, ce que vous ne me dites pas, ce que vous m’avez mal dit. J’essaie de vous faire confiance, mais vous ne m’aidez pas. Ce n'est pas votre vulgarité, ou vos drôles d'attitudes, c'est votre silence qui ne m'aide pas.
-Ca fait longtemps que vous êtes ici. Ca fait longtemps que vous me parlez. Et je me rappelle d’une chose importante: vous les avez connus, les bavards. Vous avez bu leurs paroles. Vous y avez cru, mais vous vous êtes trompée.
-Je sais. J’ai justement pensé à ça la nuit dernière. Je décide que vos actes me suffisent. Si vous voulez, vous pouvez même arréter de parler complètement.
-Je risque de m’ennuyer.
-Je vous dis juste que je vais essayer de m’habituer à un minimum de silence. Je ne vous demande plus le dialogue, je ne vous demande plus rien. Vous me donnez déjà “trop”. Et moi j’aime les monologues. J’aime être ici. Je pense rester, même. Mourir ici, s’il faut. Parce que j’ai douté toute ma vie, je me suis contentée du peu toute ma vie, je me suis gâchée la vie toute seule. Vous, vous êtes mon cheveu sur la soupe, mon coup de chance.
-Ah, ben quand vous parlez, vous en avez des jolies choses à dire. J’en suis presque géné.
-Habituez-vous. Je peux vous le dire, je suis une vieille folle satisfaite. J’aurais même aimé vous connaître avant, pour profiter de vous plus longtemps. J’aime ne rien faire avec vous, et rester allongée dans l’herbe à attendre qu’il fasse trop froid. J’aime me dire que vous mentez, et vous croire quand même. J’aime douter de vous, plutôt que du reste. Et j’aime pouvoir vous dire toutes ces absurdités, malgré mon âge et mon passé, en y croyant, et en voyant que vous ne vous moquez pas. J’aime pouvoir faire ces monologues. Et j’aime attendre des réponses qui ne viendront pas…
-...
-Vous ne dîtes rien?
-Ah, ben, faut savoir ce que vous voulez, hein."



